jeudi 22 mars 2007

Acte II, scène 1 : revue des Estrangin

ACTE II

La scène est à Orgon, à la Maison de Ville en 1720

Données historiques
Un Estrangin fut consul d’Orgon au XVII siècle.
1721. Les dépenses de la Communauté d’Orgon pendant la peste sont exactes, ainsi que les diverses affaires dont s’occupe le consul. Elles sont seulement rapprochées dans le temps.

Décor
Une pièce très simple. Quelques chaises. Deux tables.

Acteurs
- Pierre Estrangin, consul d’Orgon.
- Sa femme
- Un ou deux enfants
- Un autre consul
- Un cavalier
- Une femme


Scène 1

le 29 décembre 1720
Pierre Estrangin entre, salue l’autre consul et s’assied devant la table.

Pierre Estrangin
Alors y a beaucoup de travail aujourd’hui ?
Autre Consul
Oh ! oui Monsieur le Consul
Pierre Estrangin
Ah ! ces papiers, y en a de plus en plus. Nous sommes perdus par les papiers et surtout quand on est paysan – pas vrai Jouve – on les aime guère les papiers. Alors dis moi les affaires.
Autre Consul
D’abord, y a le seigneur de Saint-Andiol qui trouve qu’on lui prend trop d’eau au canal du moulin. Y veut nous empêcher d’arroser le samedi après midi l’été prochain.
Pierre Estrangin
Non, mais alors. On a déjà que le samedi et le dimanche pour arroser. Il l’a croit toute à lui l’eau de la Durance ? Elle est faite pour tout le monde peut être ? Tu lui répondras que c’est pas possible. Et que s’il accepte pas, on lui portera plus notre grain à moudre à son moulin.
Autre Consul
Bien, monsieur le consul.
Pierre Estrangin
Et puis ?
Autre Consul
Il y a les habitants des quartiers des Fumades qui demandent que vous alliez voir les terres de la Durance, elle a emporté à la dernière crue plus de cent saumées qu’ils disent, presque comme dans la grande crue de 1702 quand toute la plaine avait été recouverte de sable et le village inondé trois jours. C’est pour diminuer leur part dans les impositions.
Pierre Estrangin
Dis que j’irai dimanche. Mais si tout le terroir s’en va à la mer je me demande comment ils vivront nos descendants.

Un paysan arrive essoufflé et parle vite
Paysan
Monsieur le Consul, venez vite, y a des gens de Cavaillon qui sont dans les Iscles à ramasser du bois. J’y ai dit que c’est pas à eux. Alors ils m’ont injurié. Alors j’y ai lâché mon chien dessus. Alors ils m’ont tiré dessus un coup de fusil. Si c’est pas malheureux. Ils m’ont manqué parce que j’ai couru. Venez vite pour y dire vous. Mais on va vous accompagner avec les fusils.
Pierre Estrangin
Non, va chercher plutôt Rostand le notaire. Qu’il fasse un constat, ça vaudra mieux pour le Parlement. Il connaît les formes lui. Alors continue.
Autre Consul
Il y a aussi du Conseiller de Laidet, vous savez celui qui est venu il y a trois ans pour arrêter les dettes de la Communauté. Il demande une liste des nouvelles dettes que nous avons faites depuis.
Pierre Estrangin
Bon tu demanderas l’état au Trésorier. Mais les finances n’ont pas l’air d’aller bien, dis. Le revenu de cette année est de combien ?
Autre Consul
Treize mille livres, Monsieur le Consul.
Pierre Estrangin
Et les dépenses déjà prévues
Autre Consul
Quinze mille livres
Pierre Estrangin
Et bien c’est pas mal. Déjà deux mille livres de dettes. Pourvu qu’il n’arrive rien d’extraordinaire cette année.

On frappe. Entre un cavalier en sueur. Ou si l’on veut un enfant qui annonce qu’un cavalier lui a remis une lettre.

Cavalier
C’est vous le Consul d’Orgon ?
Pierre Estrangin
Oui,
Cavalier
Bon voilà un message. C’est les consuls de Marseille, Estelle et Moustiers qui m’ont dit comme ça de vous le porter en crevant mon cheval, et pour ça je l’ai bien crevé, la pauvre bête.
Pierre Estrangin
Ca par essemple. Qu’est-ce qu’il peut arriver ?
Il lit à voix haute : « A tous les consuls des villages environnants Marseille. Nous les informons par les présentes qu’une tartane génoise a débarqué voici deux semaines à Marseille, qu’un des matelots était pestiféré. La peste noire s’est déclarée depuis trois jours dans notre ville et y a déjà fait plusieurs dizaines de trépassés. La Ville est fermée. Il est interdit d’y entrer ou d’en sortir à présent. Refusez d’héberger ceux qui pourraient en venir. Prenez toutes les précautions possibles pour éviter cet épouvantable fléau. Nous prions Dieu pour qu’il épargne votre paroisse. Adieu. »
Pierre Estrangin
Ah ! et bien ça complète bien nos occupations…
Autre Consul
C’est ça alors les tâches noires que j’ai remarquées sur les bras du voisin, ce matin.
Pierre Estrangin
Ecoute Jouve, attends moi ici. Je vais raconter les choses au Curé et y demander conseil.

Il sort. Jouve se lamente puis se remet à écrire.
Pierre Estrangin revient.

Pierre Estrangin
Tu sais il m’a dit qu’il y en avait déjà dix dans le pays qui l’avaient appelé hier ou aujourd’hui parce qu’ils étaient malades.
Autre Consul
Malheur déjà.
Pierre Estrangin
Et alors qu’il fallait les isoler. On va les installer à l’auberge parce qu’il y a beaucoup de lits.
Autre Consul
Et votre cousin Esprit. Ca fera guère son affaire.
Pierre Estrangin
Nous le prendrons chez nous. Monsieur le Curé m’a dit qu’il irait lui-même les soigner à l’auberge.
Autre Consul
Et si on le perd, il a pas le droit.
Pierre Estrangin
Il m’a dit comme ça que les curés c’est fait pour soigner les âmes, que les pestiférés ils en ont une comme nous autres et qu’il doit aller près d’eux. Que dans l’histoire de l’Eglise beaucoup avaient fait de même, que sûrement Monseigneur de Belsunce en faisait autant à Marseille, que même des papes en étaient morts en soignant des romains malades.
Autre Consul
Et bien cette installation va nous donner un brave travail.
Pierre Estrangin
Si au moins on en sauve quelques uns.

Entre sa femme affolée.

Femme
Dis, c’est vrai ce qu’on dit sur la place, qu’il y a la peste ?
Pierre Estrangin
Et voui Toinette
Femme
Oh ! Bonne Mère et qu’est-ce qu’on va faire ?
Pierre Estrangin
Et bien nous on va prendre les mesures nécessaires et dans celles-ci il y a d’envoyer loin du village les gens que l’on veut sauver. Tu vas prendre les petits, tout ce qu’il te faut pour vivre un mois au mas du Plan et tu vas y partir tout de suite. Et tu tâcheras de ne pas aller causer avec les voisines, même si ça te fait beaucoup envie. Et de tenir ta langue. Il faut que tu sois isolée tu entends. Moi je ferai comme le Curé, je resterai, c’est sûr. On est Consul ou on ne l’est pas. Est-ce que les consuls de Rome fuyaient devant Hannibal ?

Une femme entre.
Femme
Moussu lou Consul, mon homme est malade.
Pierre Estrangin
Faîtes le transporter à l’auberge
Femme
Par qui, personne veut.
Pierre Estrangin
Attendez, je vais y aller.

Il appelle un de ses fils entré avec sa femme.

Pierre Estrangin
Toi Jeannot tu vas d’abord aller jusqu’à Mollèges, prévenir le cousin Xavier, tu sais l’abbé, lui dire que le curé il a besoin de son vicaire, parce qu’il aura beaucoup à faire avec tous les malades. Et puis tu rentreras droit au mas du Plan avec ta mère.

A sa femme
Alors, à bientôt. Si on en revient pas de cette affaire, tu feras prier les petits pour nous et tu leur diras qu’ils pensent eux aussi plus tard quand leur tour sera venu à rendre service à leurs voisins. Au-revoir et restez bien isolés.
Oh ! Jouve, tu viens m’aider à porter le mari de la dame.

Ils sortent.

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